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Hangar Icares… (2008)

Je suis né en terrain plat et n’ai jamais perdu la mémoire.
Certains paieraient pour être où je suis. En survol.
Ce n’est pas si compliqué, il faut du temps, de l’attention.
Un peu d’habileté aussi pour construire une machine à contrées.
Le plus difficile a été de concevoir l’altitude la plus juste et la taille idéale de la cabine.

Garder de la hauteur pour m’autoriser quelques descentes en piqué. Je ne compte plus les essais, les chutes. Il n’est pas si loin le jour où je me suis écrasé sur une plage, étourdi, les mouches bourdonnant sur moi comme sur un tas de varech. J’avais volé trop bas au-dessus de l’été. Je me suis éveillé au pied de falaises plantées d’éoliennes dont je n’apercevais que les pales. J’ai compris que c’était une histoire d’axe, qu’il me fallait obtenir une trajectoire sans début ni fin. J’ai conservé les plans successifs. Pour le reste, je ne m’encombre pas. J’ai assez d’images et de phrases sues par cœur pour être content.
La propulsion ne pose aucun problème, la mise au point est précise, la perception des sons très satisfaisante. Mais reste une imperfection : les humains demeurent invisibles. Si j’ai tout d’abord été contrarié, je bénis aujourd’hui cette faillite du programme. Mes souvenirs me suffisent, je place à volonté sur l’herbe, le sable ou le bitume ceux que j’ai connus, avec qui je parlais en mangeant des tapas. Souvent, je les laisse tranquilles : certains perdent à rester sous la pluie. Moi, j’aime l’étoffe de l’eau, le bâillement du vent qui aspire le brouillard, son haleine croupie.

J’ai habité longtemps allée des Cormorans, au numéro quarante-trois. Mon nom ne vous dira rien, j’empaillais des oiseaux. Chouettes, canards, effraies. J’ai refusé une oie sauvage, j’avais déjà mon idée. Je voulais aller nulle part et vite. Ne pas rester à plat ventre dans les herbes, faire table rase, jucher sur le plateau tout le fatras quotidien, cul par dessus tête.

Dans cette maison, rue des Cormorans, venait une jolie fille. Je l’entendais du fond de mon atelier, je criais : « c’est toi, Lila ? »

Mon amour, mon amour,
Le nom qu’elle me donnait
Avec les livres qu’elle m’offrait,
noirs, toujours noirs :
Une tache sur l’éternité
Les cantiques de l’Archange
Rosa la Rouge
Mémoire vive
Le méchant qui danse
Le théorème de l’autre
Les quatre coins de la nuit

Ou encore : Les jours défaits.
Des titres, ai-je fini par penser, assortis aux images que j’aimais,
Celles issues de Flamingo, par exemple,
Si éloignées de la rue des Cormorans que je ne pouvais les punaiser au mur.
J’avais seulement repris une phrase du photographe
Ecrite à même le plâtre au-dessus de mon établi :
« I’m always looking outside, trying to look inside »
exactement l’inverse de ce que je faisais.

A la longue, penché sur des entrailles dans lesquelles je ne lisais rien, l’envie me tenaillait d’aller voir ailleurs.
« Tu veux parler avec l’obscurité », disait Lila, « tu te brûleras les ailes. » Et autres mises en garde contre l’éparpillement, les ruines et les rictus, le charabia amphigourique de l’Univers.

Je n’en démordais pas, je lui ai abandonné les oiseaux immobiles.
Je ne regrette rien, ni ascension, ni culbutes,
Tant de splendeurs à vous plaquer au sol.
par tous les temps, dans un silence intarissable.
Plus de babils dans des déshabillés improbables, plus de rires sous les idéogrammes de néon. Personne pour se prendre les pieds dans un tapis d’herbes trop lâche, ou se tordre les chevilles entre des galets. Bouches cousues des vagues de sable. Bruissements audibles de moi seul, oreille collée au coquillage de la nuit, me rappelant le nom des plages : Les blancs sablons
Sauveterre
Les roches noires.

Les derniers embruns dans le crépuscule chancelant,
L’épaisseur de l’eau aux alentours de minuit,

A l’heure des métamorphoses, du méli-mélo entre l’humain et l’animal, de la confusion entre végétal et minéral.
J’ai connu mes plus belles hallucinations en fouillant les dessous des arbres, dérobant l’éventail d’une plante, déchirant un peu la neige aux arbustes, prenant pylônes et poteaux pour des ombres aimées de filles câlines. J’ai mis à nu des palmiers et des araucarias, j’ai trituré des branches comme on joue avec une poupée gigogne, de la plus grande à la plus petite, encore et encore.
Le plus beau, c’est que je ne m’en lasse pas.
Je ne suis pas doué pour les superlatifs, je note seulement la nudité des choses, les charpentes, les ponts, les grues. La vaillance d’une petite route côtière.
Une jetée, un fort et quelques lampadaires, une tempête d’ombres et de lumière.
Ce qu’on nous cache, la bonne place pour vivre.
Ce qu’on n’apprend jamais en classe, construire une porte sur nulle part pour rendre le vent visible,
Ce qu’on nous ressasse alors que rien, jamais, ne vient confirmer ou infirmer des conjectures

Dont on  se fout.

Les idées reçues : nous sommes tous de la même farine, et celles, irrecevables, qui nous ravalent au rang des insensés.
Mais je m’énerve et tout cela n’a aucune importance : en ce qui me concerne, aucune solution intellectuelle ne tient à longue échéance, quand bien même quelques constructions sophistiquées, sembleraient-elles convenir au premier abord.
Tout vient de l’enfance, de son infini.
J’ai été élevé dans des prairies salées où les mouettes crient comme si elles encourageaient une course cycliste. Et pourtant, à côté, il y a le bleu le plus profond jetant des éclaboussures.
Les pieux piqués dans la vase.
De tout cela j’ai fait un beau compromis, de secrets va-et-vient entre le corps et l’esprit.
La machine est parfaite.
Elle me permet de te voir, Lila, toi et les coquillages que l’on dévorait tant, que l’on avait l’impression d’avoir labouré la mer.
Mon amour, mon amour,
La vie qui va parfois trop loin,
Les pulsations de l’eau,
Je suis bien,
Seul.

Je ne me berce pas d’illusions, je suis un clandestin.

Texte par Danielle Robert-Guedon

 

Format 60×108 cm

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